L'École et la crise de la quarantaine
Quarante est un chiffre qu’on déteste atteindre.
- Quarante ans d’errance dans le désert pour le peuple élu.
- Quarante jours de déluge pour Noé.
- Alibaba et ses 40 voleurs.
Mais ce n’est rien comparé à la remise en question existentielle qui surgit face au gâteau d’anniversaire : êtes-vous sûr que vous prenez la bonne direction ?
C’est exactement ce que vit l'École aujourd’hui. Après quarante ans d’accumulation de réformes, de dispositifs, d’innovations pédagogiques et de promesses technologiques, l’heure du bilan s’impose.
Et ça pique un peu. Parce que jamais les enseignants n’ont autant travaillé ni autant éprouvé le sentiment de courir après le temps.
Le problème n’est pas l’engagement des professeurs ou celui des élèves. Il est plus discret, presque invisible : le déplacement progressif du cœur du métier d’enseignant.
Le bilan du quarantenaire
Depuis les années 1980, une idée s’est installée doucement dans nos systèmes éducatifs : pour que les élèves apprennent mieux, il faut les accompagner de manière personnalisée (enseignement individualisé, classes à effectifs réduits) et redoubler d’ingéniosité pédagogique pour les intéresser (apprentissage par le jeu, enseignement basé sur la découverte ou la résolution de problèmes, enseignement par induction).
Petit à petit, l’enseignant a troqué son rôle de meneur des apprentissages pour celui, très à la mode, de facilitateur des apprentissages.
En 2009, puis de nouveau en 2023, le chercheur John Hattie a synthétisé le résultat de dizaines de milliers d’études scientifiques sur les effets des stratégies pédagogiques sur la progression des élèves.
Ses conclusions sont univoques : toutes les stratégies à fort impact sur le progrès des élèves supposent un enseignant actif, structurant, guidant explicitement l'apprentissage. Les stratégies de facilitation ont un impact beaucoup plus faible.
Résultat : l’énergie qui devait nourrir la relation pédagogique s’est dispersée dans une constellation de tâches périphériques. Car être facilitateur induit une surcharge de travail (création de supports différenciés ou de dispositifs didactiques exigeants).
L’enseignement s’est complexifié et les enseignants manquent cruellement de temps pour accomplir leurs missions essentielles : enseigner, évaluer régulièrement les élèves pour les engager dans les apprentissages, ré-enseigner à ceux n’ayant pas réussi du premier coup.
En design, il existe une règle intéressante : ajouter sans simplifier finit toujours par casser l’équilibre.
Et c’est précisément sur ce point que l’IA pourrait changer la donne.
L’IA comme nouvel allié ?
Depuis deux ans, l’IA occupe les débats éducatifs autour de la mauvaise question : l’IA va-t-elle remplacer les enseignants ?
En réalité, la vraie question serait plutôt : l’IA peut-elle remettre le prof au centre ?
Car contrairement aux vagues numériques précédentes, l’IA ne se contente pas d’ajouter un outil. Elle peut soulager une partie invisible du travail cognitif des enseignants.
Concrètement, elle peut :
- générer des supports pédagogiques adaptables en quelques minutes,
- libérer du temps pour l’enseignant (à la maison comme en classe),
- aider à formuler des feedbacks personnalisés,
- assister la préparation des cours,
- clarifier des consignes complexes.
Autrement dit : l’IA agit là où la charge mentale s’est accumulée depuis quatre décennies.
Ce qui change la donne, ce n’est pas la technologie elle-même ; c’est le déplacement de l’effort humain.
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Avant l’IA : le professeur consacrait une grande partie de son énergie à préparer les conditions d’apprentissage.
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Avec l’IA : il peut se consacrer davantage à l’apprentissage et notamment à la relation d’apprentissage avec les élèves.
Si l’on prend l’exemple de l’IA d’Ed, elle a un impact direct sur trois des facteurs-clés de la progression des élèves selon Hattie :
🐧 Rétroaction : notre IA est capable de faire des retours d’information précis et immédiats à chaque élève autant sur ses erreurs que ses réussites. C'est l'un des piliers de l'apprentissage chez Dehaene : sans correction rapide, le cerveau consolide l'erreur.
🐧 Pédagogie de la maîtrise : le principe veut que chaque compétence soit maîtrisée avant de passer à la suivante. Aucun élève n'est abandonné en chemin : si la compréhension n'est pas atteinte, l'enseignement est ajusté et repris (voir notre article : Apprendre n’est pas une course). C'est le principe même de la remédiation personnalisée que permet notre outil.
🐧 Évaluations fréquentes : en jouant sur le temps de correction, qui est l’un des principaux obstacles à des évaluations formatives régulières chez les enseignants.
Conclusion
En quarante ans, l’École a tenté de transformer la classe en multipliant les méthodes et les dispositifs.
Aujourd’hui, l’IA ouvre une autre voie : assister l’enseignant dans ses tâches essentielles.
Ce n’est plus une logique d’ajout. C’est une logique de recentrage.
On vous le dit sans boule de cristal, la prochaine grande évolution pédagogique ne sera pas une méthode révolutionnaire ni une réforme spectaculaire. Elle sera sans doute beaucoup plus simple : redonner du temps pédagogique. Du temps pour expliquer autrement, pour observer les élèves, pour ajuster en direct. Du temps pour enseigner, tout simplement.